Les boloss des Belles Lettres : « La littérature est un matériau avec lequel on doit jouer »

Propulsé sur le devant de la scène médiatique française depuis son début en septembre, le site Les boloss des Belles Lettres créé par Michel et Quentin, alias @Michel_Pimpant et @valtudinaire sur Twitter, a fait parler de lui sur L’ExpressLes Inrocks ou encore Rue89. Jouez avec la littérature, inspirez-vous de certaines expressions de la rue comme « pépouze » ou « zessesgons » et saupoudrez le tout d’une grosse dose d’humour et d’auto-dérision. Voici la recette du succès de ce Tumblr qui publie les résumés d’oeuvres littéraires européennes les plus connues à la manière de « boloss ».

Le blog La vie Rennaise en a rencontré un des deux, Quentin, étudiant de 21 ans en Lettres Modernes à l’université Rennes 2 Haute Bretagne. Au menu de cette interview : Kamel Toe, Marcel Proust et le temps perdu à résumer son œuvre en quelques lignes ainsi que l’envie de redonner le goût aux nouvelles générations de dévorer des bouquins.

Bonjour Quentin ! Tu as fondé le Tumblr Les boloss des Belles Lettres avec Michel. Peux-tu revenir brièvement sur sa création ?

Quentin : Michel et moi l’avons crée en septembre dernier. L’idée, je l’ai eu fin août et je n’avais pas envie de faire ce projet tout seul. Auparavant, j’avais déjà collaboré à la revue littéraire à textes Auguste. J’ai toujours été porté vers les projets collectifs et du coup, j’ai envoyé un Tweet (ndlr : message via le réseau social Twitter) à Michel, que je connaissais via ce réseau social depuis un an et demi. Je lui ai demandé si ça le branchait de faire ça avec moi. Il m’a répondu : « Commence d’abord et si ça prend, je te suivrai. »

Donc tu as commencé tout seul ?

Oui et non. Trois semaines ont passé et j’ai réalisé trois textes d’affilé pour les Boloss des Belles Lettres : Madame Bovary [de Flaubert], la Divine Comédie [de Dante] et Le Procès [de Kafka]. Cela a pris tout de suite aussi bien dans la presse que sur Twitter.  Michel est venu au bout d’une semaine. Son premier était En attendant Godot [de Beckett], qui est le cinquième texte paru.

Tu as dit que cela a très bien pris, comment expliques-tu ce phénomène ?

(Réfléchit) J’en ai aucune idée ! Je ne sais pas pourquoi cela fonctionne mais je suis sûr que si on l’avait lancé deux mois plus tard, cela n’aurait pas pris du tout. (…) Pour nous, cela reste un grand mystère car on est les premiers surpris par rapport à notre succès. En l’occurrence, cela marche et on ne s’est jamais posés la question de savoir pourquoi cela plaît. Tout le monde s’y retrouve : chacun le lit pour différentes raisons, il y en a pour le langage, d’autres pour les œuvres traitées.

« Aucune démarche pédagogique ou sociologique, juste pour se marrer »

Vous faites cela vraiment pour vous amuser en fait.

Oui, nous le truc de départ c’est pour se marrer : se fait rire et ensuite, poster sur le Tumblr. Si cela fait rire d’autres et bien, tant mieux mais on a pas du tout de démarche pédagogique ou sociologique. Michel et moi, on est pas là pour dire « Lisez les textes » ou « Regardez comment il faut lire les textes ».

J’ai de suite pensé à Kamel Toe en lisant vos textes. Cela t’a influencé ?

Kamel Toe, Michel ne connaissait pas mais moi si. Quand j’ai écrit les premier textes, je n’y pensais plus et quand j’ai fini, je me suis dit « Merde, on dirait un peu du Kamel Toe » et je les ai quand même publié. Internet, c’est à double tranchant : si c’est du plagiat, on va se faire bousiller et en deux secondes, on ne va plus avoir aucun crédit, cela ne fonctionnera pas.

Alors qu’en fait si, en est-ce la continuation ?

Continuité, je ne dirais pas cela parce qu’entre Kamel Toe et nous, on ne fait pas la même chose. Lui a crée le personnage vidéo Kamel Toe. C’est une entité. Nous, ce n’est que du texte, il n’y a pas de personnage derrière si tu veux.

Ce langage « racaille » que vous utilisez dans vos textes, comment vous l’êtes-vous approprié ?

Personnellement, je n’ai jamais vécu dans aucune banlieue. Je ne viens pas du fin fond de la Bretagne mais ce n’est pas loin (Sourire). J’ai eu très vite un ordinateur pendant mon adolescence et sur Internet, j’aimais beaucoup regarder les vidéos des rappeurs du type Roi Heenok ou Seth Guéko. C’était très drôle, j’allais voir ça par pure moquerie et dans leurs textes, il y avait beaucoup d’expressions du genre. En arrivant dans une grande ville comme Rennes, tu te rends compte que les jeunes parlent comme cela. Du coup, quand tu te promènes en ville, beaucoup de ce langage rentre inconsciemment. Et tu le réutilises. Internet a aussi une grosse culture du détournement et de l’ironie. A l’écrit, sur Twitter par exemple, c’est fréquent qu’on se réapproprie des expressions comme « Yolo ». C’est typiquement de la rue : un détournement de banlieue américaine de Carpe Diem. On ne prétend pas parler comme le langage de la rue car ce qu’on fait est très caricatural et condensé dans des petits paragraphes. Ce n’est pas du tout la manière qu’ils ont de s’exprimer mais leurs expressions et leur vocabulaire peuvent vite se retrouver sur Internet sans même que tu aies mis les pieds une seule fois en banlieue.

« [Le langage] ne reste plus dans les communautés »

Cela ressemble plutôt à un langage propre à une génération.

Oui, c’est ça. Et maintenant le langage se diffuse vite. Dès que tu as des termes repris quelque part, cela se propage et tout le monde approche ce langage là. Ce dernier ne reste plus dans les communautés. Cela touche beaucoup de personnes.

Tu parlais de ta revue Auguste à laquelle tu as collaboré avant les Boloss des Belles Lettres. Tu avais aussi crée avec Michel auparavant L’Encyclopédie Géniale qui reprenait l’Encyclopédie Universelle de d’Alembert et Diderot. C’est votre truc de pasticher des canons littéraires ?

Je ne dirais pas que c’est notre truc. Pendant ma licence, j’ai étudié le 18è siècle et je trouvais ça marrant et très ambitieux un livre qui parle de tout. Là encore, l’idée est venue de moi. On était trois : Michel et moi, on s’occupait des domaines littéraires et l’autre personne, des sciences. Les textes de l’Encyclopédie Universelle sont des textes qui ont des codes d’écriture très visibles. Cela a une certaine construction très ordonnée. C’est très drôle de prendre des grandes figures, de jouer avec et de mettre un peu d’acide là-dedans pour casser ces structures. Après on touche à tout, là c’est le pastiche mais on peut faire autre chose. Sur Internet, il y a une culture de l’humour très avancée et c’est une façon de faire rire.

« Les Lettres Modernes est une filière dans laquelle il n’y a pas assez de passionnés »

Votre façon de résumer les textes doit être très fastidieuse. Il faut à la fois s’emparer de ce langage et résumer les œuvres littéraires en peu de paragraphes. Comment procédez-vous ?

En fait si, c’est facile. Pour la lecture des textes, je l’ai déjà faite bien avant d’écrire dessus. Ils ont eu le temps de mûrir dans ma tête. Ensuite c’est juste ce dont je me souviens et ce qui m’a marqué. Généralement, je résume ce qui est le plus divertissant dans l’œuvre.

Votre rythme est une publication hebdomadaire, tu ne lis donc pas un livre par semaine ?

Non, j’en lis bien plus ! (Sourire) Cinq ou six. Tous les livres qui sont sur le site, soit l’un ou l’autre les a lus.

Ce n’est pas un résumé à chaud ?

Non pas du tout. Par exemple, pour les lectures récentes qu’on a faites, les résumés ne sortiront que dans quelques semaines. On se laisse le temps de « digérer » le livre avant.

Lequel a été le plus long à résumer pour toi ?

Les plus durs, c’est ceux qui ont vraiment des intrigues à la mords-moi-le-noeud comme Lorenzaccio [d’Alfred de Musset]. Cette pièce de théâtre est vraiment galère, cela part dans tous les sens et c’est un vrai bordel ! Quand c’est complexe, cela devient difficile pour nous car on résume en très peu de paragraphes de manière très éloquente. Du coup, il faut quand même réussir à être le plus intéressant tout en étant le moins laborieux possible. Ou encore La recherche du temps perdu [de Proust] et Don Quichotte [de Cervantès] où on peut perdre le fil rapidement. Pour Notre-Dame de Paris [de Victor Hugo], ça a été car il y a un fil conducteur tout du long.

Vu que vous avez lu tous les deux les même livres, est-ce que vous vous conseillez mutuellement pour les résumés ?

Non, on écrit jamais à quatre mains. On a pas le droit de parole sur ce que l’autre fait. Il y a juste Rimbaud où j’ai intégré un résumé du poème Vénus Anadyomène car je le trouvais sympa.

Les œuvres dont vous parlez se concentrent beaucoup sur la littérature européenne, est-ce par choix ?

Dans la littérature américaine, on a fait Hemingway, Salinger et Fitzgérald. En ce qui concerne la littérature asiatique, ce n’est pas très répandu. C’est juste parce que ça s’est présenté comme ça. On n’y a pas trop réfléchi, en fait.

Vous prenez juste les canons de la littérature.

Oui et il se trouve que c’est cette littérature qui est la plus connue dans les classiques. On ne fonctionne que sur ce qu’on a lu et ce qu’on a envie de faire sur le moment.

Tu es en troisième année de Lettres Modernes à Rennes 2, je voulais avoir ton avis sur cette filière et son avenir.

Ils ont déjà fermé la filière de Lettres Classiques en master. Je ne crois pas qu’ils l’aient prévu pour la filière de Lettres Modernes car il reste quand même beaucoup de monde. Pour moi, c’est une grosse erreur. Après on ne peut pas palier au manque d’effectifs. Je pense que l’université réagit juste en fonction du nombre d’étudiants inscrits. Mais c’est quand même une erreur car les Lettres sont une des filières les plus importantes. Si cela venait à disparaître, ce serait épouvantable. Cette filière est très mal vue et mal mise en avant : pas qu’à la fac mais aussi dans la société. Il n’y a rien de fait pour. Je ne connais pas d’étudiants qui soient encore passionnés par les Lettres. Encore en troisième année, beaucoup sont là par défaut. Cela reste une filière dans laquelle il n’y a pas assez de passionnés à mon goût.

« Redonner le goût de la littérature classique aux collégiens et lycéens »

Justement, je trouve que votre Tumblr représente une génération qui aime la littérature et veut la mettre en avant.

Est-ce qu’il y autant de gens que cela à aimer la littérature « classique » comme on l’entend ? Je ne sais pas. Beaucoup lisent des gros navets, ce qui se résume à Marc Lévy et Alfred Musso. C’est du divertissement bas de gamme. C’est de la mauvaise langue et de la mauvaise histoire. Avec les boloss des Belles Lettres, Michel et moi on essaie de retirer les œuvres de leurs vitrines. Il y a une tendance à faire de la littérature classique une entité inamovible à ne pas toucher et à seulement étudier de manière universitaire. La littérature n’est pas fixe, elle bouge et doit aussi correspondre à la société actuelle. C’est quelque chose avec lequel on doit jouer. Nous deux, on essaie d’en parler de manière plus décomplexée. Tout le monde devrait en parler.

Comme tu le dis, la littérature est mise en vitrine et donc le public pense que ce n’est plus accessible.

Il y a une image très négative des classiques, souvent poussiéreuse, ennuyeuse et déconnectée de la réalité. Alors que c’est l’inverse. L’éducation a beaucoup de mal à amener les nouvelles générations vers ces œuvres là. Pour moi c’est un vrai défi des années futures : redonner le goût de ces livres-là aux collégiens et lycéens. Leur donner la passion pour qu’ensuite, ils viennent en Lettres pour le goût des livres et pas parce qu’ils n’ont pas pu faire autre chose.

Et cette filière apporte une très grande culture générale : autant en littérature, qu’en histoire, en histoire de l’art ou en musique.

Oui, cela donne un bon bagage culturel. Les débouchés sont tout de même assez grands, même si dans une certaine mesure. Tu ne vas pas gagner des mille et des cents. Professeurs, éditeurs, bibliothécaires, libraires, journalistes, cela peut toucher à tout. C’est extrêmement difficile de se faire une place mais il y a tout de même des possibilités.

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